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Amin Maalouf : "Dans Les désorientés, je m’inspire très librement de ma propre jeunesse."

mardi 13 novembre 2012, par La Rédaction

Les désorientés
Amin Maalouf, Ed. Grasset

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« J’ai, depuis des années, l’impression obsédante que le monde auquel j’appartiens s’estompe chaque jour davantage, et qu’il pourrait disparaître de mon vivant. Mon roman est né de ce sentiment.
Dans Les désorientés, je m’inspire très librement de ma propre jeunesse. Je l’ai passée avec des amis qui croyaient en un monde meilleur. Et même si aucun des personnages de ce livre ne correspond à une personne réelle, aucun n’est entièrement imaginaire. J’ai puisé dans mes rêves, dans mes fantasmes, dans mes remords, autant que dans mes souvenirs.
Les protagonistes du roman avaient été inséparables dans leur jeunesse, puis ils s’étaient dispersés, brouillés, perdus de vue. Ils se retrouvent à l’occasion de la mort de l’un d’eux. Les uns n’ont jamais voulu quitter leur pays natal, d’autres ont émigré vers les Etats-Unis, le Brésil ou la France. Et les voies qu’ils ont suivies les ont menés dans les directions les plus diverses. Qu’ont encore en commun l’hôtelière libertine, l’entrepreneur qui a fait fortune, ou le moine qui s’est retiré du monde pour se consacrer à la méditation ? Quelques réminiscences partagées, et une nostalgie incurable pour le monde d’avant.
Il est vrai que leur terre natale est de celles qui appellent la nostalgie. Lieu d’affrontement autant que de coexistence entre diverses traditions religieuses et culturelles, lieu de foisonnement intellectuel et politique au cours de leurs années d’université, elle a connu, depuis, une succession de conflits armés qui ont altéré son caractère et créé cette impression d’un monde qui s’évanouit. Certains d’entre eux continuent à penser que leur existence n’a de sens que dans ce pays aux équilibres délicats ; tandis que d’autres ont le sentiment qu’ils n’y ont plus leur place, et qu’ils ne peuvent y être que de passage.
Ce pays qui n’est jamais nommé est-il celui où j’ai moi-même vécu mes jeunes années ? Oui et non. Je l’ai indéniablement pris comme modèle, mais on chercherait en vain des références précises aux lieux ou aux dates.
Ce que je viens de dire n’est, cependant, qu’une explication a posteriori. La vérité, c’est que je n’ai senti, à aucun moment, que je devais appeler ce pays par son nom. Ce qui est sans doute révélateur des sentiments complexes qu’il m’inspire encore. Et qu’il m’inspirera jusqu’à mon dernier jour. » A. M.

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Extrait du livre
C’est donc moi qui suis parti, de mon plein gré ou presque. Mais je n’avais pas tort en disant à Mourad que le pays était parti, lui aussi, beaucoup plus loin que moi. A Paris, je ne suis, après tout, qu’à cinq heures d’avion de ma ville natale. Ce que j’ai fait avant-hier, j’aurais pu le faire n’importe quel jour au cours des dernières années : prendre, au matin, la décision de revenir au pays, et me retrouver ici le soir même. L’ancien appartement de ma grandmère a longtemps été à ma disposition, je m’y serais réinstallé, je n’en serais plus reparti. Ni le lendemain, ni le mois suivant, ni même l’année suivante.
Pourquoi n’ai-je jamais sauté le pas ? Parce que le paysage de mon enfance s’est transformé ? Non, ce n’est pas cela, pas du tout. Que le monde d’hier s’estompe est dans l’ordre des choses. Que l’on éprouve à son endroit une certaine nostalgie est également dans l’ordre des choses. De la disparition du passé, on se console facilement ; c’est de la disparition de l’avenir qu’on ne se remet pas. Le pays dont l’absence m’attriste et m’obsède, ce n’est pas celui que j’ai connu dans ma jeunesse, c’est celui dont j’ai rêvé, et qui n’a jamais pu voir le jour.
On ne cesse de me répéter que notre Levant est ainsi, qu’il ne changera pas, qu’il y aura toujours des factions, des passe-droits, des dessous-de-table, du népotisme obscène, et que nous n’avons pas d’autre choix que de faire avec.
Comme je refuse tout cela, on me taxe d’orgueil, et même d’intolérance. Est-ce de l’orgueil que de vouloir que son pays devienne moins archaïque, moins corrompu et moins violent ? Est-ce de l’orgueil ou de l’intolérance que de ne pas vouloir se contenter d’une démocratie approximative et d’une paix civile intermittente ? Si c’est le cas, je revendique mon péché d’orgueil, et je maudis leur vertueuse résignation.
Mais ce matin, chez Sémi, je redécouvre la joie charnelle de me sentir sur ma terre natale.
J’écris ces derniers mots comme si j’avais besoin de les réapprendre. Ma terre natale. Mon pays. Ma patrie. Je n’ignore rien de ses travers, mais en ces journées de retrouvailles, je n’ai pas envie de me rappeler sans arrêt que j’y suis seulement de passage, et que j’ai dans la poche un billet d’avion, avec une réservation pour le retour. J’ai besoin de croire que j’y réside pour une période indéterminée, que mon horizon n’est pas encombré de dates ni de contraintes, et que je demeurerai dans cette chambre, dans cette pension de montagne, tout le temps qu’il faudra.
Je sais qu’un moment viendra dans deux jours, dans deux semaines, dans deux mois où je me sentirai de nouveau poussé vers la sortie ; soit par le comportement des autres, soit par mes propres impatiences. Pour l’heure, cependant, je m’interdis d’y penser. Je vis, je respire, je me souviens.

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Amin Maalouf est né au Liban en 1949. Il vit en France depuis 1976.
Il a publié des romans - Léon l’Africain, Samarcande, Les Jardins de lumière, Le Premier siècle après Béatrice, Le Rocher de Tanios (prix Goncourt 1993), Les Echelles du Levant, Le Périple de Baldassare ; des essais - Les Identités meurtrières, Le Dérèglement du monde ; des récits historiques - Les Croisades vues par les Arabes, Origines ; ainsi que des livrets d’opéra - L’Amour de loin, Adriana Mater. Ses ouvrages ont déjà été traduits en plus de quarante langues. Il a obtenu en 2010 le prix Prince des Asturies pour l’ensemble de son oeuvre. Il a été élu en 2011 à l’Académie française, au fauteuil de Claude Lévi-Strauss.

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