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Zlika, d’Hébron (5/10)

jeudi 9 août 2012, par La Rédaction

Dix femmes de Cisjordanie nous ont ouvert leur porte et nous ont raconté leur vie dans les territoires palestiniens occupés. A travers ces dix portraits, il s’agit avant tout d’une rencontre avec celles qui, jeunes ou moins jeunes, religieuses ou non, militantes ou simplement témoins de l’occupation, racontent leur vie de paysannes, de réfugiées ou de citadines, toutes Palestiniennes...
( Un reportage de Soraya Guénifi et Agnes Varraine Leca )

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Au sud de la Cisjordanie, dans l’une des plus anciennes cités encore habitées, ce ne sont pas moins de deux milles soldats qui veillent sur quelques cinq cents colons également armés. Les visiteurs et les pèlerins venus saluer les Patriarches dans leurs tombeaux pénètrent dans la Vieille Ville. Ils y découvrent avec émerveillement les ruelles aux énormes pavés lisses et, croyant marcher sur les traces d’Abraham, s’offusquent que la vue du ciel au-dessus de leur tête soit gâchée par des soldats postés sur les toits ou encore par de vilains filets remplis de déchets, seuls remparts trouvés par les Palestiniens pour se protéger des divers projectiles lancés par les colons installés dans les étages supérieurs.

Hébron est calme, un peu trop. Les stores des boutiques sont presque tous fermés et des cadenas ont été posés. Une interdiction d’ouvrir a frappé les commerçants qui ont fini par quitter la ville. Partout, des rues barrées par des soldats qui nous regardent avec insistance ; devant le Tombeau des Patriarches, un checkpoint. Puis, au bout d’une rue qu’un mur et des barbelés ont transformée en impasse, une ancienne boucherie toute carrelée. C’est là que Zlikha vend de jolies broderies palestiniennes.
Quelques enfants jouent au football devant sa boutique et la petite bonne femme à l’air sympathique vient à notre rencontre. Au-dessus de nos têtes, sur un toit, un soldat nous observe mais Zlikha n’y prête pas attention et nous fait entrer chez elle.

A cinquante-sept ans, Zlikha connait Hébron comme sa poche. Elle est née ici, dans la même maison qui a vu naître son père. Pourtant c’est à Jérusalem qu’elle a passé une grande partie de son enfance et de son adolescence. « Lorsque mon père est mort en 1967, j’ai pu intégrer un internat réservé aux orphelins. C’est là que j’ai tout appris. J’y ai commencé mes études et découvert ma passion pour la lecture. Pendant ces années j’ai lu des centaines de livres et je suis devenue enseignante. » La carrière de Zlikha est parsemée de rencontres avec des gens du monde entier. « Mais mon premier contact avec des Juifs, c’est ici à Hébron, dans les années 1980. A l’époque les colons étaient moins violents. Il faut dire qu’ils avaient moins de soutien de la part du gouvernement israélien. Ils venaient faire leurs courses dans nos boutiques et avec certains d’entre eux on pouvait discuter, parfois débattre. Aujourd’hui rares sont ceux qui viennent dans notre section de la ville [1] pour faire des affaires. Nous n’avons plus que des relations conflictuelles. Les colons extrémistes pensent que nous occupons leurs terres. » Zlikha ne croit pas que les partis politiques palestiniens puissent régler ces problèmes. « Ils sont trop occupés à se battre entre eux, et ils finissent toujours pas faire ce qu’Israël veut.
Personnellement, je vote blanc. Depuis les accords d’Oslo, je n’ai rien vu qui ressemble à la paix ; au contraire, plus de confiscations de terres, plus de complications, moins de liberté de mouvement. Par exemple, je n’ai plus le droit d’aller voir mes amis à Jérusalem. »

A Hébron, Zlikha est un personnage que tout le monde connaît. Cette femme très active dirige un jardin d’enfants qui accueille environ vingt-cinq petits âgés de trois à six ans. « J’ai moi-même financé ce projet et les familles participent à hauteur de 50 shekels [2] par mois. J’aime les enfants, c’est pour ça que je suis aussi devenue l’entraîneur de foot de mon quartier ! Je ne connaissais pas grand-chose à ce sport mais j’aime l’idée que l’on joue ici, dans la vieille ville ; c’est une forme de résistance. D’ailleurs, des soldats sont venus nous ordonner d’arrêter plusieurs fois. Un jour, un enfant a envoyé la balle de l’autre côté de la barrière et un soldat nous a dit qu’il n’accepterait pas que l’on lance des projectiles sur le sol israélien. Il considère la partie occupée de ma ville comme son pays ! »
Suscitant la curiosité et surtout la réprobation d’une grande partie de sa communauté, Zlikha, qui fait parfois les exercices physiques avec ses joueurs en pleine rue, n’a jamais laissé le terrain, « pas même quand des soldats ont proposé de former une équipe pour affronter mes enfants dans un match unique dont les vainqueurs gagneraient le droit d’utiliser l’espace. »
« C’est important que les enfants voient que l’on peut résister sans violence.
Je crois qu’ils se sentent plus en sécurité comme ça. » Pour résister, Zlikha a mille et un tours dans son sac et organise parfois des « journées du rire » où les enfants dessinent, peignent ou se déguisent ; certains parents se joignent à la fête et oublient le temps d’une après-midi le quotidien de H1.
« Je suis très à l’écoute des mères qui viennent me demander conseil quand leurs enfants semblent perturbés et mouillent leurs draps la nuit. Le problème c’est que le jour, ces mêmes enfants sont sujets à des pressions incroyables. Pour se rendre à l’école, certains passent plusieurs checkpoints où les soldats armés leur font ouvrir leurs cartables. »

Pour Zlikha, ce sont les femmes qui sont les premières victimes de cette violence. « Elles doivent affronter le pire. Lorsque des soldats s’introduisent dans une maison, souvent le père n’est pas là et ce sont elles qui doivent calmer leurs enfants et tenir tête aux soldats. Elles doivent garder le sourire pour que les enfants ne grandissent pas trop vite. Certaines doivent travailler dur pour nourrir leur famille quand leurs hommes sont arrêtés et emprisonnés. Alors, pour celles qui ont fait des études comme moi c’est quand même plus simple. »
Zlikha avoue avoir peu d’espoir pour l’avenir, notamment quant aux promesses de création d’un Etat palestinien. « Chaque fois qu’on serre la main des Israéliens on se fait avoir ! ».

Nous quittons la coach en hijab alors que toute la ville ne parle que de l’incident de la veille. Un homme qui sortait d’une mosquée a été tué de plusieurs balles dans le dos par un soldat ; le dispositif de sécurité vient d’être renforcé. A Hébron, les arbitres ont des airs de hooligans.

[1] Hébron est divisée en deux zones : H1, sous contrôle de l’autorité palestinienne et H2, habitée par des colons juifs et sous contrôle militaire israélien.
[2] 1 shekel (NIS) vaut 0,19 euros.

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