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Nour, de Jérusalem-Est (6/10)

vendredi 10 août 2012, par La Rédaction

Dix femmes de Cisjordanie nous ont ouvert leur porte et nous ont raconté leur vie dans les territoires palestiniens occupés. A travers ces dix portraits, il s’agit avant tout d’une rencontre avec celles qui, jeunes ou moins jeunes, religieuses ou non, militantes ou simplement témoins de l’occupation, racontent leur vie de paysannes, de réfugiées ou de citadines, toutes Palestiniennes...
( Un reportage de Soraya Guénifi et Agnes Varraine Leca )

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Tout près de l’Esplanade des Mosquées, derrière les murs épais de la vieille ville, un quartier de Jérusalem-Est est en train de changer de visage. L’avenir de Silwan et de ses familles palestiniennes tient à un vieux récit biblique, celui du Roi David.

Lorsque Nour épouse Ahmad, elle n’a que dix-huit ans et est loin d’imaginer qu’un jour leur foyer sera menacé parce qu’il est situé au-dessus du jardin où s’est prélassé David après avoir terrassé Goliath. Et pourtant, Nour et tout son voisinage vivent au rythme des bulldozers depuis plusieurs années.
Menacés par les affaissements de terrain liés aux excavations, les Palestiniens de Silwan ne sont pas autorisés à effectuer les travaux nécessaires à leur sécurité. En plus d’avoir à vivre avec les fantômes bibliques, les habitants doivent aujourd’hui cohabiter avec des familles de colons venus s’installer au cœur de ce quartier, à grand renfort de drapeaux israéliens, de barbelés et de munitions.

Cela fait plus de dix ans que Nour vit ici. Pendant son cursus universitaire pour devenir professeur d’anglais, elle met au monde deux fils qu’elle élève avec Ahmad. La famille est réunie autour de cette femme de trente-deux ans qui nous raconte son enfance, ses souvenirs, ses peurs et son quotidien.
Enfant, elle venait souvent rendre visite à ses grands-parents qui vivaient à Silwan ; elle se souvient d’un quartier paisible et agréable. Lorsqu’elle et Ahmad se mettent en ménage, le jeune couple s’installe dans cette petite maison qui appartenait alors à la famille du jeune époux. Le quartier est celui de ses souvenirs et Nour se réjouit de pouvoir y fonder une famille. Les premiers colons s’installent presque en même temps qu’elle mais « à cette époque, ils n’étaient pas aidés et armés comme maintenant, et nous n’avions aucun contact avec eux. Nous ne pensions pas que ça allait dégénérer comme ça, mais nous avons commencé à comprendre lorsque la municipalité s’est mise à leur donner des permis de construire en même temps que nos maisons recevaient des ordres de démolition. Bien sûr, cela a énormément changé la vie du quartier ».
Nour nous emmène sur le petit balcon qui fait face à l’entrée du site touristique de la Cité de David : « S’il avait su qu’à cause de lui nos maisons allaient être détruites, David ne se serait sûrement pas baladé dans ces jardins. » Elle soupire et demande à son mari de nous préparer un thé. Elle sait qu’il ne comprend pas tout ce que nous disons et elle nous livre une anecdote qui la fait sourire : « Mon mari m’aide à la maison et ça fait pas mal parler mais je trouve ça normal. Lorsqu’on s’est marié, les gens sont venus lui dire qu’il ne devait pas me laisser aller à l’université, surtout si c’était mixte, mais il m’a laissée continuer mes études ! »

Après que le fils de Nour a déposé un joli plateau de thé, sa mère prend un air grave et regarde son mari puis les deux béquilles sur lesquelles il s’appuie alors que le petit vient lui allumer sa cigarette.
« Un vendredi de Ramadan, il y a six mois, le 11 septembre, mes enfants avaient accompagné mon mari pour aller prier à la grande mosquée d’Al-Aqsa. Quand ils sont revenus, j’ai envoyé les enfants jouer dehors pendant que mon mari, lui, s’est assoupi sur le sofa alors que je préparais le repas pour la rupture du jeûne. Il était autour de 17h, j’ai entendu des voix et des cris. Mon mari s’est réveillé. Il est allé voir ce qui se passait. Des voisins criaient car un jeune colon distribuait des gifles aux enfants du quartier. Il s’en est aussi pris à mon petit Ali. Ahmad est donc allé le voir pour lui parler et lui demander des explications. Le colon a hurlé « si tu ne te tais pas, je te tire dessus ». Ahmad n’a pas cru qu’il tirerait et il a continué à lui demander pourquoi il giflait les enfants. Alors le colon a tiré ; une première balle dans la cuisse, au niveau de l’aine. Mon mari est tombé à terre. Un jeune qui passait en vélo s’est arrêté pour aider Ahmad. Le colon a aussitôt tiré sur ce jeune et à nouveau sur mon mari, dans le genou cette fois. Je suis sortie en entendant les coups de feu. Mon fils Ali était dans l’allée et hurlait qu’on avait tiré sur son papa. Mes enfants pleuraient, mon mari était en sang par terre. Un voisin qui passait en voiture a mis les deux blessés à bord pour les conduire à l’hôpital mais comme c’était un vendredi, les soldats avaient installé des checkpoints dans notre quartier. Le trajet jusqu’à l’hôpital a été un calvaire. Le conducteur a été arrêté au premier checkpoint et menotté pendant un quart d’heure avant d’être relâché pour être arrêté une nouvelle fois quelques centaines de mètres plus loin. Ils sont finalement arrivés à l’hôpital du Mont Scopus mais Ahmad perdait beaucoup de sang. En entrant dans sa chambre, j’ai vu que des enquêteurs questionnaient mon mari. Ils ont aussi voulu me poser des questions mais j’ai refusé de leur parler. Ils s’adressaient à Ahmad comme si c’était lui le criminel. »

Depuis, Ahmad a été opéré deux fois en trois mois et aujourd’hui il ne peut pas marcher sans l’aide de béquilles ; il a des broches et une jambe raccourcie de deux centimètres.
Quelques jours seulement après ce drame, Nour a reçu une lettre de convocation pour que ses enfants soient interrogés. Elle a obtempéré et emmené son fils aîné Ali, alors âgé de dix ans. Plus tard, un deuxième courrier est arrivé où l’on demandait à voir les deux enfants.
Nour s’arrête de parler et se met à pleurer. Sans comprendre les mots qu’elle dit, Ahmad et les enfants savent bien qu’elle raconte une fois encore l’accident avec le colon. Personne dans cette pièce ne sait plus trop où poser ses yeux humides.
Nour sort son téléphone portable et nous montre une photo de l’agresseur dont ils ne connaissent pas le nom. Une kippa bleue, une t-shirt rayé et un M-16 qu’il tient fièrement. « Il a passé vingt-quatre heures en garde-à-vue.
C’est un soldat qui vit à Hébron. Il était venu à Silwan pendant sa période de repos pour se baigner dans la source. C’est là que les pèlerins juifs viennent se laver de leurs péchés. Pour pouvoir en commettre d’autres ! »
Il y a quelques jours on a informé le couple que le dossier avait été classé et leur avocat Michael Sapharade s’est vu refuser le droit de le consulter. « On ne peut pas gagner au tribunal, Ahmad est connu comme membre du comité de défense des maisons de Silwan. La police a même dit que mon mari avait prévu de se faire tirer dessus par le colon. »
« Avec ces événements, j’ai dû emmener mes enfant chez le médecin parce que toutes les nuits, Ali fait des cauchemars et vient se réfugier dans notre lit. On a diagnostiqué à Wadi un trouble de stress post-traumatique et il doit suivre une thérapie. Mes fils sont tellement en colère et remplis de haine.
J’ai très peur qu’ils grandissent en voulant se venger. C’est pour ça que la justice est importante, si le tireur était puni cela serait plus facile. »

Pour Nour, la troisième Intifada n’est pas loin et elle a interdit à ses enfants de sortir sans elle. « En tant que mère, je dois penser à trois choses : ma famille et ma maison, mon quartier, mon pays. Mais j’ai tellement peur pour mes enfants. Pourtant je dis que nous resterons ici quoiqu’il arrive, que s’ils prennent ma maison je vivrai dans une tente et que s’ils prennent la tente, je vivrai dans la rue. Nous pouvons vivre avec des Juifs, ce n’est pas le problème. Ahmad a des amis juifs, notre avocat est juif. Parfois ses amis viennent à la maison et nous prenons le thé ensemble. Mais nous détestons les colons car ils veulent construire leur histoire et leur culture en détruisant notre histoire et notre culture. Nous sommes naturellement en conflit avec ceux qui voudraient nous voir morts. »

En quittant Nour et sa famille pour rejoindre la vieille ville nous apercevons des panneaux qui indiquent la Cité de David. Aucun panneau pour Silwan.

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