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Hubert Reeves : "le nucléaire ? Non merci !"

dimanche 15 juin 2014, par Hubert Reeves

Un grand débat se poursuit aujourd’hui sur la question de l’énergie nucléaire. Il y a, d’une part, la nécessité et l’urgence d’arrêter la marche du réchauffement climatique avant que la situation ne devienne ingérable. D’une façon plus quantitative, on estime la limite acceptable de rejet de carbone dans l’atmosphère à moins d’un million de tonnes depuis le début de l’ère industrielle. Nous en avons déjà rejeté cinq cent mille tonnes et nous en rejetons plus de dix mille tonnes par année. Ainsi, la date limite serait atteinte avant 2050. Plus tôt encore si nous continuons à augmenter notre consommation de gaz à effet de serre.
Par ailleurs, les risques et dangers des réacteurs nucléaires sont bien connus : stockage des déchets, attaques terroristes possibles, réchauffement des eaux de refroidissement des réacteurs. Serons-nous obligés, malgré les risques, d’investir massivement dans la filière nucléaire ? Cette chronique est une réflexion sur ce sujet à la lumière d’un événement récent qui a fait beaucoup de bruit aux États-Unis (voire l’article de la revue Nature du 15 mai 2014 intitulé : Un accident en attente d’arriver).

Le grand cadeau d’une énergie inépuisable
Quand j’étais étudiant à l’université Cornell aux États-Unis, avec nos professeurs, nous étions tous d’ardents défenseurs de l’énergie nucléaire. Nous nous sentions les apôtres d’une cause qui allait apporter aux humains le grand cadeau d’une énergie inépuisable, la fin de la pauvreté dans le monde. Pourtant, un de nos meilleurs enseignants, Philipp Morrison, nous mettait en garde : "Le plus grand risque inhérent à cette filière, c’est la routine. On peut prévoir des sécurités contre les accidents provoqués par des machines - disait-il -, mais on n’est jamais à l’abri de risques causés par les hommes." J’ai eu plusieurs fois l’occasion de réaliser la sagesse de cette mise en garde. Les grands accidents nucléaires du passé, Tchernobyl, Three Miles Island..., ont été provoqués par des erreurs humaines.
Dans un centre de stockage nucléaire, le Waste Insulation Pilot Plant (WIPP), près de Carlsbad, dans le désert du Nouveau-Mexique, aux États-Unis, un (ou peut-être plusieurs) conteneur rempli de substances radioactives de longue durée s’est récemment fissuré. Il a répandu des quantités, encore inconnues mais vraisemblablement grandes, d’atomes radioactifs dans l’environnement, provoquant une panne qui a obligé le WIPP à se mettre en réparation pour dix-huit mois. Plusieurs hommes ont été irradiés, mais peu gravement. Ce centre de stockage, dont on garantissait qu’il était sécurisé pour des milliers d’années, est âgé de seulement quinze ans !
Après l’alerte, pour assainir l’air, un technicien, ouvrit manuellement un ventilateur. Celui-ci aurait dû s’ouvrir automatiquement..., mais il était débranché depuis des années. Et on constata alors que tout le système de ventilation avait des fuites majeures. Ces fuites furent colmatées deux semaines plus tard. Le gouvernement avait pourtant affirmé que de tels accidents étaient strictement impossibles...

Confiance excessive en soi-même
Le rapport des autorités fédérales sur cet incident n’est pas tendre. Il dénonce une ambiance de négligence généralisée, une atmosphère de complaisance provoquant des dérégulations des standards de sécurité. L’analogie fut faite avec les rapports de l’accident de Fukushima au Japon en 2012. On y retrouve les mêmes mots : hubris, confiance excessive en soi-même, non-respect des règles de sécurité et absence de prévoyance scientifique et technique. Le WIPP, qui, à ses débuts, manifestait une attitude et une sécurité exemplaire, s’est rapidement (15 ans...) détérioré. Il s’est laissé entraîner à des comportements humains typiques, avec leurs failles et leurs faiblesses. En particulier ceux qui naissent de la routine, de la médiocrité.
Cet accident et ses suites m’ont rappelé le message de mon vieux professeur. Après mes études, je suis arrivé à la conclusion que le nucléaire est une technique adaptée pour les étoiles, mais pas pour les humains. Les instances nucléaires françaises conviendront sans doute de l’importance des messages à tirer de cet événement. Mais tenant compte de l’usure du temps, pouvons-nous vraiment avoir confiance ? À elles de le prouver.

(14-06-2014 - Hubert Reeves)

Hubert Reeves (né le 13 juillet 1932 à Montréal, Québec, Canada) est un astrophysicien, communicateur scientifique et écologiste franco-canadien.
Ayant commencé sa carrière en tant que chercheur en astrophysique, il pratique aussi la vulgarisation scientifique depuis les années 1970 et s’avère aussi un militant écologiste depuis les années 2000.

http://www.hubertreeves.info/

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Réactions :

Hubert Reeves a oublié deux paramètres fondamentaux intervenant dans les accidents cités : ce sont soit des entreprises privées, recherchant le profit maximum (aux Etats-Unis et au Japon) aux dépends notamment de la maintenance, soit une gestion non démocratique (et avec corruption ?) (Tchernobyl). Autrement dit, l’électricité nucléaire ne supporte ni la privatisation, ni la gestion bureaucratique. C’est un choix politique.

André Rousseau
Chercheur CNRS retraité