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Réconcilions la science et la philosophie !

mardi 22 juillet 2014, par La Rédaction

Depuis l’Antiquité, science et philosophie allaient de pair. Mais, au XXe siècle, les liens entre ces deux domaines de pensée se sont considérablement distendus. Hervé Zwirn nous explique pourquoi il est urgent de restaurer le dialogue entre chercheurs et philosophes.

La science et la philosophie étaient autrefois indissociables. Aristote était à la fois physicien, logicien et philosophe. Plus près de nous, Descartes, Pascal et Leibniz sont aussi importants pour leur apport philosophique que pour leurs découvertes mathématiques. Plus récemment encore, Poincaré a été mathématicien, physicien et philosophe. Mais les liens entre ces deux champs de pensée se sont largement distendus durant le XXe siècle. À tel point qu’on peut dire aujourd’hui qu’une certaine méfiance, sinon une hostilité, s’est instaurée entre scientifiques et philosophes. Les premiers reprochent aux seconds de ne pas connaître leur discipline ; les seconds considèrent que les premiers ne savent prendre aucun recul par rapport à leurs calculs.

Cela est regrettable pour deux raisons, symétriques en ce sens que l’une concerne la genèse des questions scientifiques, et l’autre, les réponses qui y sont apportées. D’un côté, les problèmes que le scientifique se pose sont bien souvent issus de questions philosophiques fondamentales sur l’Univers. De l’autre, la signification profonde des résultats obtenus par les chercheurs demande souvent un éclairage philosophique pour être clarifiée. Le dialogue entre scientifiques et philosophes doit donc être restauré pour le bénéfice de la connaissance au sens le plus large du terme.

La physique quantique, qui cherche à décrire les interactions à l’échelle des atomes et des particules, est sans doute, à cause de la complexité et de la profondeur des questions qu’elle implique, le domaine le plus propice à des rapprochements avec la philosophie. Dès ses débuts, la mécanique quantique a posé des questions d’ordre philosophique. Et la redécouverte, dans les années 1960, de la non-séparabilité quantique et, plus généralement, de l’intrication à distance, c’est-à-dire le fait pour deux systèmes ayant interagi de rester liés même lorsqu’une grande distance les sépare, a remis en question notre conception du monde.

Une chose est certaine : aujourd’hui, la physique quantique peut apporter un éclairage nouveau à des réflexions philosophiques profondes portant sur des concepts fondamentaux. Prenons l’exemple du réalisme, selon lequel il existe une réalité indépendante de nous, existant « en soi ». Autrement dit, selon lequel le monde tel que nous le percevons serait le même si nous n’étions pas là pour l‘observer. Or tous les physiciens le savent : le simple fait d’observer un système quantique, une particule par exemple, va modifier ce système ! La physique quantique d’aujourd’hui va même jusqu’à montrer qu’une propriété n’existe pas tant qu’elle n’a pas été observée. On comprend donc l’importance de nuancer le concept même de réalisme pour lui permettre de survivre. La mécanique quantique peut éclairer de la sorte de nombreux concepts comme le déterminisme, la causalité ou la localité. Non pas qu’elle prétende apporter des réponses définitives à ces questions mais elle peut permettre d’éliminer certaines positions philosophiques devenues intenables.

À l’inverse, les formalismes utilisés par les physiciens soulèvent de difficiles questions d’interprétation que ces mêmes scientifiques sont incapables de résoudre sans une réflexion philosophique approfondie. Prenez le cas de la fonction d’onde : ce concept très important est utilisé pour représenter l’état quantique d’une particule. Or celui-ci n’est pas déterminé : il est décrit à l’aide de probabilités d’être observé dans un état ou dans un autre. C’est le point de départ du célèbre « Chat de Schrödinger », une allégorie selon laquelle un chat enfermé dans une boÎte pourrait être à la fois vivant et mort. Aussi peut-on se poser cette question : la fonction d’onde représente-t-elle une réalité décrivant le système tel qu’il est, ou n’est-elle qu’une représentation de la connaissance que nous en avons ? Les philosophes peuvent guider les physiciens dans ces raisonnements où les esprits les plus aiguisés peuvent facilement s’égarer.

Indéniablement, le dialogue entre physiciens et philosophes est profitable aux deux parties. Les philosophes doivent tenir compte des enseignements de la physique pour ne pas soutenir des positions réfutées par les résultats contemporains. De leur côté, les physiciens peuvent s’appuyer sur les philosophes pour enrichir leur réflexion concernant les fondements mêmes de leur discipline. Le dialogue entre les deux disciplines doit donc être rétabli au plus vite pour un bénéfice mutuel.

(Cnrs, 22-07-2014 - par Hervé Zwirn )

Hervé Zwirn, Physicien et épistémologue
Directeur de recherche au CNRS, Hervé Zwirn est physicien et épistémologue. Il préside le Collège de physique et de philosophie, une association qu’il a créée en 2010 avec son confrère physicien Bernard d’Espagnat et les philosophes Michel Bitbol et Jean Petitot.

À lire :
Le Monde quantique. Les débats philosophiques de la physique quantique, Bernard d’Espagnat et Hervé Zwirn, Éditions matériologiques, 428 p., 14 € (eBook), 22 € (version papier)